ArtEtNature

RefLexion

AccueiL :: DerniersChangements :: DerniersCommentaires :: ParametresUtilisateur :: Vous êtes ec2-3-234-208-66.compute-1.amazonaws.com

Réflexions sur le film "Rivers and Tides"


J’ai essayé, dans ce texte, d’analyser la pratique d’Andy Goldsworthy, de mettre en évidence les convergences avec l’EE (EE), et d’étudier les transpositions possibles avec les enfants (TE), tout en vous adressant mes questionnements (Q).

« Je ne crois pas que la Terre ait besoin de moi. Moi, j’ai besoin d’elle ! »
« Les mots font leur boulot, mais ce que je fais en dit bien d’avantage ! »

Malgré tout, je vais essayer de passer par les mots.
Sans le réduire à ça, l’art, et plus que tout autre l’art éphémère, peut être défini comme une compulsion, revêtue d’une mythologie personnelle, visant à exorciser l’inacceptable, c'est-à-dire la mort, la fin inéluctable.
Par son acte de création, l’artiste suspend la mort en recréant la vie (TE1).
AG dit être nourri de ces moments de suprême beauté, quand l’œuvre prend vie (igloo de bois flottés, emportés dans le tourbillon, qui prend vie et s’efface).
Mais l’œuvre, une fois terminée, se retrouve soumise au « temps objectif ». Elle va vivre un certain temps, se soumettre à l’entropie et disparaître, réintégrée dans le flux de l’indifférencié.
Une des grandes valeurs de l’art éphémère est le renoncement au fantasme d’immortalité, incarné dans le bronze ou la pierre, et la dénonciation du monde sécuritaire dans lequel on tend à nous enfermer.

L’un des « moteurs » de AG est la volonté « d’accéder à la compréhension de ce qui nous bouleverse, nous arrive et trouble notre existence ». Il fait allusion à la mort de sa jeune belle-sœur, qui l’a profondément bouleversé.
La forme symbolique correspondante est le trou (noir) vertigineux comme la falaise dans sa composante thanatos, mais qu’AG interprète aussi comme lieu de la renaissance (vulve primordiale dans la terre, au pied d’un arbre) version eros.
Cycle des morts et des renaissances.

Le temps est l’un des maîtres mots de l’œuvre d’AG. Le titre du film le dit bien : « rivières et marées, l’œuvre du temps ».
Rappelons les significations des symboles de la rivière et des marées. L’eau, d’abord, liquide primordial, amniotique, source de vie : pas de vie sur terre sans eau. L’eau fertilise la terre, permettant la croissance des plantes et, mélangée à la terre, donne la plasticité de l’argile, matrice de la cellule vivante et matériau symbolique d’où est tiré l’Adam primordial chez de nombreux peuples. L’eau s’écoule comme le temps, emportant les vivants et les morts vers la grande réintégration marine. Mais, comme la conscience de soi, la rivière est toujours changeante et toujours la même : image de la permanence dans le changement. Les marées sont l’image même du temps cyclique, l’inspir et l’expir, l’éternel recommencement. AG, me semble t’il, en fait un acte de foi. Une grand’mère de son village lui dit : « vous ne voyez que les naissances, moi je ne vois que les morts ».
Il est beaucoup plus facile d’accepter la mort si on croit à la résurrection ou la réincarnation, ou à une quelconque permanence au-delà de la mort (TE1).

TE1 : Quelles représentations adressons-nous aux enfants ?

Le thème de la mort, sous-jacent à l’art adulte, est-il pertinent avec les enfants, en pleine ascension vitale ? Etre en vie est un émerveillement pour AG et une évidence pour un enfant de 10 ans. Quels sont les motifs de l’art des enfants ? Magnifier la vie ou leur être en ascension ? Tentative de maîtriser les émotions qu’ils rencontrent ?

Pendant l’acte de création, bien que toujours soumis au temps (AG créant un cairn entre deux marées), l’artiste vit dans un temps personnel qu’il habite pleinement. La durée subjective n’est plus la même, parfois le temps ne compte plus. Après avoir passé des heures à rechercher des cailloux d’oxyde de fer au fond du torrent, et les avoir réduits en poudre laborieusement par frottement, AG en fait des boules humectées qu’il rejette au courant pour créer un jaillissement rouge et teinter le flux comme de sang. Temps infini de la préparation, extrême instantanéité de l’œuvre.(TE2) (EE2)

TE2 : Je trouve extrêmement difficile de faire accéder les enfants à leur intériorité, dans le laps de temps imparti par les rythmes scolaires. Je ressens moi-même cette difficulté à accéder à ce temps personnel, hors du temps social qui a tendance à me rattraper ensuite avec véhémence et reproches.

EE2 : La question de notre impact sur l’environnement peut se poser. Si AG peut se permettre, dans des milieux visiblement assez préservés, de ramasser des centaines de pierres, de morceaux de bois, de cueillir des fleurs et des herbes, ou de teinter l’eau d’un torrent, c’est qu’il intervient seul et ponctuellement. Notre latitude est beaucoup moins grande, quand il s’agit de réitérer sur un même espace des séances de création avec plusieurs dizaines d’enfants. Et je ne sais pas ce qu’ont pensé les animaux à stigmates ou à branchies qui ont vu leurs organes respiratoires colmatés au passage du flux de poussière rouge.

Y a-t-il trahison de l’esprit de l’art éphémère par l’utilisation de la photo ou du film ?
De même qu’il est plus facile d’accepter la mort si l’on croit en la résurrection, l’éphémère peut être mieux accepté , surtout par les enfants, si l’on en garde mémoire photographique. Mais cela devient un art sur l’art, permettant de démultiplier l’instant, d’en percevoir mille et une facettes qui fatalement nous échappent. Le jet de neige ou de poussière peuvent être captés mille fois sous des angles différents,à des temps différents, donnant autant d’œuvres visuelles différentes, figées dans le musée d’un film. Le Land Art prétendait sortir l’art des musées, il n’a fait que les réinventer ailleurs. (A voir : la pièce de théâtre « Musées hauts, musées bas »).Ceci dit, il est intéressant de pouvoir suivre l’évolution d’une œuvre dans le temps.

L’œuvre vraiment importante n’est elle pas plutôt :
1- dans le processus même de la création que vit le créateur : le chemin est en soi même le but ?
2- la transformation de l’objet créé soumis aux processus du temps : sa vie.

Le panel des formes exploitées par AG est d’ailleurs relativement réduit :
Trous, ovoïdes en creux ou en bosse, cercles, guirlandes serpentoïdes et fluviatiles, carrés et rectangles manifestant l’humanité, travail sur les contours, … elles sont mises en situation, dans un milieu vivant, jusqu’à la surprise. « Voir ce qui avait toujours été là et que je n’avais jamais vu ! »

La photo n’est alors que le support objectif d’une mémoire fatalement défaillante. Cette mémoire hypertrophiée est l’une des caractéristiques de la condition humaine (Borgès…).Peut on prétendre changer la condition qui nous est faite, par l’acceptation de notre finitude : l’oubli comme la mort ou bien la mémoire informatisée exponentielle donnant l’illusion de l’éternité. L’énergie mise à ne pas oublier (musées, archives…) est symptomatique de notre civilisation sécuritaire (soyez rassurés, rien ne va changer). Et c’est autant de moins employé à créer le présent. Face au devoir de mémoire, posons la nécessité de l’oubli.

EE3 : Du point de vue éducatif, le processus de création que vivent les enfants prime évidemment sur le résultat matériel.
L’effort doit porter sur leur mise en condition de création.
Nous devrions aboutir à ne plus faire de photos. Plus facile à faire si ils peuvent revenir voir l’évolution de leurs créations.

Du jet de neige, au mur serpentant sur des kilomètres, AG met la même intensité pour percevoir la matière et ses transformations. Car c’est par la connaissance intime de la matière, des formes et des processus naturels que AG espère obtenir des réponses à se questions existentielles. Cela passe par un corps à corps avec l’environnement naturel. Il croque la glace pour la couper, s’allonge sous la pluie, et met ses mains à rude épreuve.

EE4 : La confrontation avec la nature sauvage met grandement le corps en jeu. Corps souffrant du froid, du poids des matériaux, des mains écorchées. Corps jouissant de la plénitude de son être, écoutant, reniflant, ses gestes épousant les formes et y affirmant sa volonté (dans la mesure des places disponibles).
Si l’on superpose les deux oppositions homme/nature et tête/corps, il est certainement bon de rappeler aux intellos qu’ils ont un corps.

Pour apprivoiser les émotions de la perte, AG s’astreint quotidiennement à fréquenter :
1- l’insécurité de l’extérieur, si possible sauvage, fuyant l’atelier pour la plage.
2- La finitude de ses moyens physiques. Le corps est la mesure de l’homme. Même si de temps en temps un bull dozer est bien pratique, exceptionnellement un canif pour les fougères, c’est à mains nues qu’il veut affronter l’ange de la nature.
3- L’échec, la fragilité et l’impermanence. Car, avec ce panache de prétention très humain, AG veut pousser sa création « jusqu’aux limites de l’effondrement. C’est alors un très bel équilibre ! ». Grace à son fighting spirit so british, l’échec ne le décourage pas.

Le corps imaginaire est également nourri et exercé par le travail artistique avec la nature : « Quand je n’ai rien fait depuis plusieurs jours, je suis déraciné, je ne me connais plus. Etre dans les bois et faire quelque chose, ça m’enracine à nouveau. »
AG est un terrien (études d’agriculture). Il veut connaître et s’intégrer dans un lieu. Il n’aime pas voyager. Dans un lieu nouveau, il se hâte de réaliser de nombreuse œuvres éphémères, en feuilles, terre, pierres, pour se l’approprier à partir de ses constituants élémentaires et pour habiter la globalité du paysage. L’art comme organe de perception .

L’acte de création est en lui-même tellement proche de l’acte magique qu’il est très courant que l’artiste retrouve des modes de représentation imaginaires perdurant chez l’humain depuis la nuit des temps. Ainsi chez AG « respecter l’esprit de la nature de la pierre » fleure bon le chamanisme qui dote tout être d’une âme , même certains objets inanimés.
« Ce qui est sous la surface affecte la surface. » or mis le fait que ça peut paraître une évidence, me fait penser à l’interprétation chamanique des peintures pariétales préhistoriques que fait Jean Clottes (formes des animaux « bossuant » la peau des parois de la grotte.). Le rapport à la nature et la croyance au temps cyclique complètent cette mythologie personnelle, très structurée, qu’il nous adresse à « œuvres couvertes »
Pensez vous qu’il ait besoin d’un rituel d’entrée et de sortie de son imaginaire ?
L’artiste nous convainc de son imaginaire, qui retrouve souvent un imaginaire collectif.
Quel imaginaire adresser aux enfants pour les amener aux conditions optima de création ?

EE- Création personnelle et œuvres collectives :
« Les humains me fatiguent, j’aime être seul. »
Il a quand même une femme et 3 ou 4 enfants, il se préoccupe de sa carrière internationale, et entre dans des projets, comme à Dignes, qui l’amènent à travailler avec de multiples partenaires.
Mais durant l’acte de création il est seul. Même quand il est filmé, lui seul assume la fonction d’artiste, les autres restent spectateurs. Je me demande quand même s’il emmène parfois sa femme ou ses enfants faire de l’art-nature ?
Cela reste un moment éminemment personnel, ou on laisse émerger le profond de son être.

Q : cf TE2 Je suis preneur de suggestions concernant des techniques qui permettent aux enfants d’accéder à l’état de concentration indispensable en 15 minutes : yoga, taï chi… Les contes et légendes en sont bien évidemment un, car l’écoute est solitaire.
Je cherche à réaliser des séances ponctuelles de 3 heures (car telle est la demande des enseignants majoritaires) qui ne me laissent pas l’impression d’avoir tellement effleuré le sujet que je me suis trahi : je veux faire faire de l’art dans et avec la nature.
Je suis assez réticent à faire de l’art collectif. Le temps de création du collectif est forcément très important si l’on donne une certaine ambition au projet. Le « Cyclope » de Jean Tinguely fut construit en plusieurs années avec un groupe d’une dizaine d’artistes plasticiens. Maintenant si l’enjeu c’est la création du collectif, on peut aussi jouer au « mandala-minute » (à remplir avec des éléments naturels collectés et déposés sur un « patron », en 1 minute ). L’intérêt viendra de ce que l’on peut en lire ou en délire.
Tout cela dépend évidemment des objectifs pédagogiques qu’on se donne.
Faire de l’art sous entend pour moi, une exigence de beauté et de vérité intérieure. Je veux m’en servir pour amener les enfants à la gravité de la contemplation « éclairée ». Je ne me contente pas de la joliesse dont se satisfait trop souvent la condescendance adulte, ni du rire facile de la surprise vite oubliée, d’ailleurs on rit avec ses semblables, pas avec la nature (quoique ? citez une expérience ou la nature vous a amené au rire)

Jéröme
Il n'y a pas de commentaire sur cette page. [Afficher commentaires/formulaire]